Ce que cachent les sourires de façade

À l’heure de #MeToo, #BienvenueChezMoi, #PourquoiJeSuisRestée et tant d’autres hashtag permettant de dire la vérité, les femmes sortent enfin de leur silence. Parce qu’il n’est pas normal qu’à notre époque tant de femmes meurent encore sous les coups de leur conjoint. Les hommes se sentent lésés par tant de compassion pour les femmes et n’hésitent d’ailleurs pas à cracher leur haine sur les réseaux sociaux. Mais comparons ce qui est comparable ! Et même s’il est vrai qu’une vingtaine d’hommes décèdent chaque année sous les coups de leur conjointe, on parle tout de même près de 140 décès pour les femmes cette année !

Et vous savez ce qui les poussent à ne pas en parler ? Vous. Oui, vous, tous autant que vous êtes derrière votre écran. Vous devez sûrement vous dire « non, pas moi, je serai à l’écoute ». Mais la réalité est toute autre. Car s’il est possible de se rendre compte pour certaines de ce qu’elles subissent, il n’en est pas de même pour toutes. Lorsque les hématomes se voit, on parle de violence physique. Mais qu’en est-il de la violence psychologique ? Savez-vous que certaines vivent cela au quotidien sans même que vous puissiez le soupçonner… car cette violence ne se voit pas, elle se subit en silence, mais elle est tout aussi destructrice. Et je peux vous dire que votre entourage le plus proche, famille et amis, ne vous croiront pas. Pire encore, vous diront que ce n’est pas possible ou encore que c’est calomnieux de dire cela. Alors on fait genre que tout va bien et on se colle un sourire de façade qui cache notre souffrance.

Je vais vous raconter mon histoire.

Elle commence alors que je n’ai que seize ans. Je rencontre l’amour avec un grand A. Cet homme je l’ai tant aimé. Et pourtant il m’a détruite. Pour autant, il ne m’a jamais frappé. Mais la violence des mots a détruit ce que j’étais. Cela n’est pas arrivé de suite mais au fil des mois. C’était mon « premier » et j’hésitais à sauter le pas de ma première fois, comme toutes les filles. Mais déjà planait sur moi le chantage. Alors je l’ai fait. Sans plaisir. Dans la douleur. Il m’avait dit que c’était normal la première fois. Mais ça a duré des années. Et quand je n’en n’avais pas envie, il me disait de me forcer au moins pour lui faire plaisir. Je ne compte même pas le nombre de fois que j’ai pleuré pendant l’acte, le nombre de fois où j’ai serré les poings jusqu’au sang tellement la douleur était intense, ni combien de fois j’ai perdu connaissance. Il aura fallu sept ans de souffrance avant que je ne me « débloque ».

Mais déjà dans mon couple, une autre phase était amorcée. Depuis près d’un an déjà, mon compagnon avait commencé à me faire des réflexions. Le fait que je travaille à mon compte de la maison ne lui convenait pas. Il estimait que je ne travaillais pas et qu’en tant que femme au foyer, tout devait être fait à son retour. Il fut donc un temps où je travaillais 16h/24 minimum pour mon travail tout en m’occupant des repas, de la lessives, du ménage… Je dormais environ quatre heures par nuit. Autant vous dire que cela n’a pas duré très longtemps. Et surtout à cette époque-là, on ne savait pas que j’étais malade car pas encore diagnostiquée. J’ai donc alterné les phases de travail intense et harassant et les phases où je m’occupais seulement de la maison en me faisant violence. Lui profitez déjà allègrement de la vie. Son travail a toujours été très important pour lui mais ses activités à côté étaient chronophages. Je ne le voyais quasiment plus. Il n’était disponible que de temps en temps le week-end et le reste du temps il passait en coup de vent. J’étais donc très seule mais d’un autre côté, lorsqu’il était là, je devais me soumettre à ses désirs sexuels les plus tordus. Et il y en a eu ! Le SM était son pêché mignon et j’ai dû me soumettre aux pires humiliations.

Et c’est au fil des mois et années qui ont suivi que tout à encore évolué. À cause de moi, il avait refusé un poste qu’il souhaitait absolument car je ne voulais pas partir loin de nos famille et amis. Il m’en a énormément voulu. Puis je suis tombée enceinte de mon aîné. La grossesse s’est très bien passée mais il n’était que peu présent pour moi. Il avait ses priorités et je n’en faisais pas partie. Il s’absentait parfois plusieurs jours pour le travail et lorsqu’il rentrait, il inspectait la maison. Si la vaisselle n’était pas faite, il me lançait une pique. Si le sol n’était pas nickel, il me le faisait remarquer. Si la panière de linge débordait, il n’hésitait pas à me le reprocher. Et si après la naissance il a commencé à s’investir un peu, très vite tout est redevenu comme avant. Mais mon petit chat était adorable alors très vite nous avons décidé d’en faire un second. Quelle idée !

Car ma seconde grossesse a été une catastrophe. J’ai souffert de nausées et vomissements pendant toute la durée de ma grossesse. Sans compter le diabète gestationnel, une lombalgie aiguë… j’ai cru ne jamais voir la fin de cette grossesse ! Et lui n’était pas là. Alors que j’étais totalement déshydratée et le suppliait de m’amener aux urgences, il a râlé puis prétexté avoir besoin d’évacuer à la salle de sport avant de partir et me laisser seule. Il en fut de même lors de ma lombalgie ; il avait d’autres chats à fouetter que de m’amener consulter. Des exemples comme ça je pourrai vous en citer des dizaines. Et dès l’accouchement passé, je me retrouvais à nouveau seule car lui vaquait à ses occupations. Et encore, je n’ai pas eu à me plaindre ! Il faisait la lessive (enfin il lançait les machines) et jetait les poubelles. Et je devais m’estimer heureuse. Seulement, avec deux enfants en bas âge (deux ans d’écart) et aucune aide, je me suis vite laissée dépasser par la situation. D’autant plus que quelques mois après mon accouchement je fut diagnostiquée bipolaire. On mettait enfin un mot sur mes maux…

Dès le diagnostic posé, alors que j’étais abasourdie par cette mauvaise nouvelle, je me suis sentie bien seule. J’ai appelé mon compagnon qui a écourté la conversation, il n’avait pas le temps. Au fil des semaines et des mois, j’ai commencé à lui proposer de la documentation : sites internet, ouvrages, émissions… il me disait se renseigner… mais la réalité était toute autre. Jamais il ne s’est renseigné ne serait-ce qu’un minimum sur la maladie. Et pis encore, il supportait de moins en moins mes phases dépressives et maniaques. Et durant ces deux dernières années cela n’a fait qu’empirer. On ne le dit pas assez mais un environnement sain avec des personnes qui nous entourent et nous soutiennent nous permettent une meilleure stabilité. Mais entendre des réflexions à longueur de temps sur notre quotidien n’aide pas. Et finalement les phases euthymiques se sont fait de plus en plus rares.

Et puis surtout, à force d’entendre sans cesse que ce que je fais est mal fait, ou que je ne fais rien ou me faire culpabiliser sans cesse à ôter en moi toute envie de prendre plaisir. Et cette situation s’est installée au fil des années sans que je la vois venir. Et petit à petit j’ai commencé à arrêter mes activités au profit de la maison. Je passais ma vie à attendre mon compagnon et lorsqu’il rentrait j’avais une boule au ventre. Boule qui ne cessait de grandir au fur et à mesure des minutes d’attente. Et dès qu’il passait la porte, il jetait un œil autour de lui. Et même si je pensais que tout était fait, le linge propre et étendu, la table mise, le repas prêt, le sol lavé… il trouvait toujours quelque chose à redire. Je devais aussi m’occuper de toutes sa paperasse mais je n’avais droit de connaître aucun de ses codes, ni de sa carte, ni sur le net, ni même le numéro de sa carte vitale ! Il se méfiait de tout. N’avait-il donc jamais eu confiance en moi ? Mais si, par malheur, suivant les phase de ma maladie je ne pouvais pas m’occuper de la maison, il entrait dans des colères noires et les reproches ne cessaient de pleuvoir. Il n’y a jamais eu de violence physique, sauf lors des rapports sexuels où les « mises en scène » étaient parfois violentes. Mais cela entrait dans le cadre des « jeux sexuels ».

Il aura fallu que je reste près de quatorze ans à ses côtés pour me rendre compte que ce n’était pas normal de vivre ça. Et petit à petit, grâce à une personne exceptionnelle qui m’a beaucoup soutenue, j’ai commencé à ouvrir les yeux. Viol conjugal et violence psychologique. Voilà les mots que l’on peut mettre sur ce que j’ai vécu. Et pourtant autour de moi, mes amies, qu’il ne voulait plus que je continue à voir mais avec qui j’avais gardé contact sur Facebook, m’avaient misent en garde. Mais j’étais amoureuse et l’amour rend aveugle. Par amour on pardonne tout. Parce que par amour on ferait n’importe quoi. Parce que par amour on devient con. Et sans le savoir, sans m’en apercevoir, j’ai subi sans broncher pendant tant d’années. J’ai décidé de sortir de cette spirale infernale car à trente ans, j’ai envie de vivre ma vie. Je n’ai plus envie que l’on décide pour moi, que l’on me dicte ce que je dois faire. Car cela fait bien trop d’années que je subis, que je m’incline par rapport aux autres, que je les laisse décider pour moi et que je les laisse me marcher dessus. J’ai donc décidé, cette année, de quitter mon compagnon. Et je ne m’en porte que mieux ! Et surtout, je commence à me demander comment j’ai pu vivre ainsi pendant tant d’années. Je vois de l’extérieur ce que certaines personnes essayaient de me dire. J’ouvre enfin les yeux et ce que je vois n’est pas beau.

Et malgré tous mes efforts, j’ai encore du mal à arriver à me faire plaisir. À arriver à vivre pour moi. À faire ce que j’ai envie. Mais heureusement je suis amoureuse et cet homme fabuleux me donne la force nécessaire pour revivre. Et aussi fou que cela puisse paraître, il est la seule personne de ma vie qui me soutient ainsi. Car autour de moi, je me rends compte que je suis mal entourée. À commencer par la famille. Cette famille que j’idolâtrais, cette famille sur qui je comptais, n’a pas su être à la hauteur. Née et élevée dans un décor planté par les critiques, la violence verbale, l’abus émotionnel… comment bien se construire ? Mais je crois que le pire dans tout ça, c’est aujourd’hui. Car maintenant que j’ai pris du recul sur tout ça et quitté mon compagnon, je me retrouve face à mes « amis » les plus proches qui n’ont aucune idée de ce que j’ai subi. Chacun y va de son grain de sel et lorsque j’ai tenté d’évoquer ne serait-ce qu’un dixième de ce qu’il se passait derrière la porte close de notre maison, on me dit que ce n’est pas vrai, que ce n’est pas possible, pas un garçon aussi gentil que lui qui s’est tant saigné pour sa famille, pour moi surtout qui ne travaillait pas, lui qui mène de front sa carrière, ses activités, sa famille, et qui trouve le temps de gérer maison et enfants… Mais aussi que je devrais me remettre en question, moi, petite gamine pourrie gâtée qui bave sur l’homme qui a tout fait pour elle.

Personne de mon entourage ne sait ce qu’il s’est réellement passé pendant toutes ces années. Et personne ne le saura jamais. Parce que lorsque j’ai essayé de parler, on m’a recadré sèchement. Parce que quand j’ai voulu me confier, on m’a dit que je n’avais pas le droit de parler en mal d’un homme aussi parfait. Parce que personne ne peut imaginer que derrière cet homme aux allures de gentleman, et qui prône le pacifisme, se cache en réalité un homme qui avait une emprise sur moi et qui, par ses mots, par ses gestes, par ses regards et ses attitudes, m’a détruite. Tout comme ma famille que l’on peut soupçonner vu de l’extérieur car justement les faux-semblants c’est leur marque de fabrique. Parce que rien ne doit se savoir. Et aussi parce qu’il est impossible de soupçonner de violence des personnes aussi altruistes. Et même si je pensais pouvoir tourner la page avec mon nouveau compagnon qui est une perle, je me rends compte que je suis encore bloquée. J’ai toujours l’impression de ne pas être à ma place, de ne pas avoir le droit d’exister, de ne pas être importante et de déranger. Il va me falloir du temps pour me reconstruire mais heureusement, aujourd’hui, je me sens aimée, protégée et entourée, même si j’ai l’impression de ne pas le mériter.

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