Le dealer érudit

Je vais vous confier un épisode récent de ma vie dont je ne suis pas fière. Malheureusement avec cette maladie on n’est pas toujours maître de soi-même. Et lorsque l’épisode maniaque touche à sa fin, on se retrouve bien souvent au pied du mur en se demandant comment on a bien pu faire cela, comment on a bien pu tomber aussi bas, comment une situation totalement irréaliste a pu nous paraître tout à faire normale…

Après une phase dépressive marquée au printemps, j’ai fait l’expérience des épisodes mixtes. Je dois avouer que c’est vraiment très désagréable de se sentir à la fois si bien et si mal. De ne pas savoir de quoi on a envie. J’avais la motivation de tout faire, de lancer de nouveaux projets mais mon corps ne suivait pas. Il était tellement lent alors que mon esprit bouillonnait. C’était vraiment très désagréable. D’autant plus qu’il m’était impossible de répondre à la question « comment ça va ? » car en réalité je ne savais jamais si j’allais bien ou pas.

C’est d’ailleurs durant cet épisode mixte que j’ai été une journée au CHU pour faire un bilan dans le service bipolaire. Et c’est le neuropsychiatre qui m’a expliqué que je faisais un épisode mixte. Pour lui, j’allais probablement faire un épisode maniaque dans la foulée. Il m’a donc expressément recommandé de prendre rendez-vous avec ma psychiatre afin d’être suivie au plus près. Ce que je fis la semaine suivante. Elle avait eu le compte-rendu du CHU ainsi qu’un mail du neuropsychiatre et de la psychiatre chef du service bipolaire expliquant que j’allais faire un épisode maniaque. Mais elle l’a nié, me disant que j’allais bien et que je paraissais tout à fait en euthymie. Puis elle m’a annoncé qu’elle s’absentait quatre semaines pour ses vacances et qu’on se verrait à son retour. Pendant plus d’un mois je n’ai eu aucun suivi ni même de possibilité de rendez-vous. J’étais livrée à moi-même.

Dès la semaine suivante, je commençais à avoir de moins en moins besoin de sommeil. Les projets affluaient dans mon esprit. Et j’avais sans cesse envie de sexe. Mais comme bien souvent lors des phases d’hypomanie, c’était les achats compulsifs qui me faisaient prendre conscience d’un soucis, et comme je n’avais pas le besoin de faire des achats, je me disais que tout allait bien et que c’était l’ivresse de l’été qui me faisait me sentir bien. Cependant, au fil des jours et des semaines, le sommeil ne revenait pas. En dix jours j’avais dormi moins de dix heures. Mais je ne ressentais aucune fatigue, juste l’envie de sortir, de bouger, de rencontrer du monde. Je ne m’occupais plus vraiment de mes enfants ni de la maison.

Et comme mon mari n’était pas présent, j’ai commencé à discuter avec A. Nous échangions déjà depuis pas mal de temps car nous gérions ensemble une page Facebook. Il m’énervait dans sa façon d’être mais au fil des semaines on s’est considérablement rapprochés. Très vite les confidences ont été quotidiennes puis il m’a déclaré sa flamme. Il s’est confié sur sa vie, me parlait de son enfance compliquée, du milieu dans lequel il trempait, son alcoolisme, sa dépendance aux drogues, et comment il est devenu dealer. Mais cet homme s’exprimait si bien. Il était intelligent, avait de la conversation, utilisait des mots d’un langage soutenu…

C’est au mois de février qu’on avait commencé nos conversations en toute cordialité. Et au fil des mois les conversations sont devenues de plus en plus sexuelles, de plus en plus perverses. Il adorait ça et je me prenais au jeu. Il savait qu’au mois d’août mes enfants partaient une semaine en vacances. Il m’a alors proposé que l’on se rencontre puis que je parte avec lui. Il m’a demandé de tout quitter pour commencer une nouvelle vie avec lui. Et j’étais prête à sauter le pas. Tout était calculé, réfléchit, programmé. Ma valise était prête. L’hôtel était réservé… J’étais prête à tout plaquer, à tout laisser pour partir avec un beau parleur qui me le demandait et que je ne connaissais même pas ! Cela paraît totalement fou. Tout ça parce qu’il me baratinait depuis des mois et qu’il me parlait à coup de « diantre » et d’ « oxymores ».

Mais surtout, un soir, on s’était pris la tête. Il devenait de plus en plus jaloux et ça m’énervait. Alors que j’étais en soirée avec mes amis, mon meilleur ami voyait que quelque chose clochait. Alors on a fini par en parler. Il était déçu que je ne lui en ai pas parlé avant. Mais comment expliquer que tout me paraissait normal, que cette relation soudaine était libératrice… Mais surtout, de parler à nouveau avec lui que j’avais totalement zappé depuis quelques temps, cela m’a fait un bien fou. Et surtout cela m’a empêché de sauter le pas de partir en abandonnant tout et sans me retourner. Chose que j’aurai regretté amèrement dès la prise de conscience. Et qui sait où j’aurai fini…

Cela paraît totalement fou et irréaliste à quelqu’un de lambda. Tout comme cela m’a paru complètement stupide lorsque je l’ai évoqué pour la première fois avec une amie et alors que j’étais en euthymie. Je revois encore la stupeur dans son regard. Il n’y avait pas de jugement mais de l’incompréhension. C’est d’ailleurs elle qui a donné à A. son surnom de « dealer érudit ». Je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer tellement j’avais honte. Parce que oui à ce niveau là c’est honteux.

Comment je pourrai me pardonner un jour d’avoir songé abandonner ma famille, mes enfants surtout !? Je ne pourrai jamais. Ça me poursuivra tout le reste de ma vie. Parce que même si je n’allais pas bien (ou trop bien?), j’ai songé à abandonner mes enfants. Et ça, c’est quelque chose que je ne pourrai jamais leur avouer. Et c’est aussi quelque chose que je ne pourrai jamais avouer à la plupart des personnes de mon entourage. Car la plupart ne comprendraient pas et me jugeraient. Et ils auraient bien raison car déjà, moi, je me juge très sévèrement sur cet épisode de ma vie.

Mais une chose est sûre, le neuropsychiatre du CHU l’avait vu venir et ma psychiatre qui me suit depuis près de deux ans a refusé de croire la mise en garde. J’ai donc décidé de changer de psychiatre car je ne peux pas avoir confiance à un médecin qui agit ainsi.

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